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Article #74

Menaces sur la Terre : Le vrai / le faux

#74
From: erictoulouse
Date: Fri, 15 Dec 2006 11:57
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Le nouvel Observateur    Semaine du jeudi 26 septembre 2002 - n°1977

Faut-il brûler Lomborg ?

Menaces sur la Terre : Le vrai / le faux


C’est le plus improbable des best-sellers: œuvre du statisticien
danois Bjorn Lomborg, «The Skeptical Environmentalist» déclenche la
fureur des écologistes et des débats passionnés dans le monde des
experts. Sa thèse? On nous trompe: la planète ne va pas si mal. Et il
n’y a aucune raison de céder au catastrophisme. Faut-il prendre
Lomborg au sérieux? Est-il un provocateur, un agent de Bush, ou celui
qui ose dire la vérité? Gérard Petitjean expose les pièces du
dossier

Il a une bonne tĂŞte, ce blond Danois de 38 ans. Un faux air de Robert
Redford jeune. Et bien faite, sa tĂŞte: Bjorn Lomborg est professeur de
statistiques au département des sciences politiques de l’université
d’Aarhus, au Danemark. Et auteur d’un pavé de 500 pages qui fait
trembler, parfois de fureur, la planète écolo, ce qui est surprenant
de la part d’un type plutôt à gauche, avec un passé de militant
chez Greenpeace. Son livre, «The Skeptical Environmentalist»
(l’écolo qui doute), s’est déjà vendu à près de 100000
exemplaires dans sa version anglaise, tirage peu fréquent pour un
statisticien (Cambridge University Press). Ecrit en danois, il a été
traduit en suédois, islandais, allemand, et sera bientôt édité en
portugais, italien, japonais... Pas de traduction française en vue,
mais il a déjà chez nous de fervents supporters, dont Claude
Allègre, ancien directeur de l’Institut de Physique du Globe, qui
récemment dans sa chronique de «l’Express» endossait bon nombre
des thèses lomborgiennes.

Que disent Lomborg, Allègre et consorts? Que rien ne va aussi mal que
ne le disent les prophètes de malheur. Que les cataclysmes
démographiques que l’on nous prédit depuis des décennies
n’auront sûrement pas lieu; que la population mondiale, bien qu’en
expansion, est mieux nourrie qu’avant; que la famine recule; que la
pauvreté régresse; que les forêts ne se portent pas si mal; que la
biodiversité est bien moins menacée qu’on ne le dit; que la
pollution de l’air est plutôt en baisse. Et encore que, même si la
Terre devait se réchauffer, ce ne serait pas la fin du monde. Et que
plutôt que de se battre contre des moulins à vent – les fameux gaz
à effet de serre –, on ferait mieux de s’attaquer à des
problèmes autrement plus urgents, comme celui de l’eau. Autant de
démonstrations menées à grand renfort de courbes et de statistiques,
appuyés sur des chiffres solides, recueillis auprès des plus grands
organismes internationaux.

Mais comment donc Lomborg en est-il venu à pourfendre le credo écolo
et devenir la bête noire de ses ex-amis de Greenpeace? Il s’en
explique dans sa préface. Son chemin de Damas, c’est dans une
librairie de Los Angeles qu’il l’a trouvé. Il feuilletait un
exemplaire du magazine américain «Wired», dans lequel un économiste
américain enseignant à l’Université du Maryland, Julian Simon,
racontait que la plupart de nos connaissances sur l’environnement
sont fondées sur des préjugés ou des données chiffrées
insuffisantes. Que le catastrophisme ambiant n’était pas de mise. Et
qu’il suffisait pour s’en convaincre de consulter les statistiques
auxquelles tout le monde a accès. Le sang de Lomborg ne fit qu’un
tour. Séance tenante, il constitua une équipe de dix de ses
étudiants les plus pointus pour réfuter la thèse de Julian Simon.
Mais au bout du compte c’est lui, Lomborg, qui dut rendre les armes
et abjurer sa foi: notre vieille planète n’allait pas si mal, et
contrairement à la croyance générale la situation avait plutôt
tendance à s’améliorer.

Et Lomborg de détailler, à grand renfort d’arguments, de notes, de
références et de retours sur l’histoire récente. Prenons par
exemple, dit-il, cette théorie selon laquelle nous épuisons à grande
vitesse les ressources de la planète. Balivernes! Aussi vieille que le
monde d’ailleurs: dans l’Antiquité déjà on s’inquiétait de ce
que les mines de cuivre et d’étain allaient bientôt être taries.
Plus près de nous, dans les années 1970, le défunt Club de Rome
affirmait dans «Halte à la croissance» (1972) qu’on ne trouverait
plus d’or dès 1981, plus d’argent et de mercure en 1985, plus de
zinc en 1990. De même, en 1914, le Bureau des Mines américain
annonçait qu’il ne restait plus que dix années de ressources
pétrolières. Prédiction régulièrement renouvelée tout au long du
siècle… à mesure que la précédente était démentie.

Julian Simon, le maître à penser de Lomborg, avait dénoncé ce
catastrophisme et lancé en 1980 un pari: si les ressources deviennent
rares, affirmait-il en bon économiste, leurs prix vont grimper en
flèche. Je parie, moi, qu’elles sont plus abondantes que jamais et
que leurs prix vont baisser. Quatre universitaires de Stanford,
spécialistes de l’environnement, relevèrent le défi et prédirent
sur dix ans une hausse du chrome, du cuivre, du nickel, de l’étain
et du tungstène. Ils ont lamentablement perdu: tout avait baissé,
l’étain avait même chuté de 74%. Il en va de même, nous dit
Lomborg, de tous les produits: le pétrole comme le coton, le sucre, le
café ou les phosphates… Et de prolonger: pour le pétrole, la
pénurie annoncée n’est pas pour demain. Parce qu’on a fait des
progrès. Il n’y a pas longtemps on fermait un puits tout en sachant
qu’il restait 60% du pétrole dans la nappe, parce qu’on ne savait
pas l’extraire. Les techniques actuelles permettent d’aller
récupérer la moitié de ce pétrole abandonné. Les voitures
consomment moins. Même les américaines, qui parcourent 60% de
distance de plus par litre d’essence qu’il y a vingt ans. Sur la
même période, les chauffages sont devenus plus efficaces, les
machines à laver plus économes. Et si un jour on manque de pétrole,
on raffinera les schistes bitumineux, qui nous assureront cinq mille
ans de consommation au rythme actuel. Toujours en vingt ans, les coûts
de production des énergies solaire et éolienne ont baissé
respectivement de 94 et 98%. Or il suffirait de couvrir de panneaux
solaires 2,6% de la surface du Sahara pour fournir au monde la
totalité de l’énergie qu’il consomme actuellement. Etc.

Il est rassurant, Lomborg. Un baume apaisant pour la mauvaise
conscience des consommateurs schizophrènes que nous sommes: aussi
inquiets pour l’environnement qu’attachés à notre chère voiture.
A le lire, nous n’avons pas fait tant de bêtises que ça! Les
écolos nous ont raconté des histoires, tenté de nous culpabiliser en
nous disant que nous étions en train de tuer la planète, de la rendre
invivable pour nos petits-enfants et nous les avons crus! C’est que
la machine à (se) faire peur est bien rodée. Elle fonctionne comme un
moteur à trois temps, nous explique le Danois: d’abord, l’alarme
est donnée par les scientifiques, qui s’intéressent surtout à ce
qui va mal. C’est légitime et c’est sage, nous dit Lomborg. Puis,
les organisations écolos prennent le relais, et elles ont tout
intérêt à exagérer: comme elles sont subventionnées par le public,
c’est en révélant des catastrophes – parfois imaginaires –
qu’elles gagnent de quoi vivre. Enfin, interviennent les médias, qui
vivent sur un principe immuable: les mauvaises nouvelles se vendent
mieux que les bonnes. Une conjonction qui aboutit Ă  noircir
déraisonnablement notre vision de l’avenir. Et à passer sous
silence les bonnes nouvelles.

Prenez la faim dans le monde. Personne ne nie le problème, nous dit
Lomborg. Mais le nombre des victimes de la famine ne cesse de diminuer.
Selon l’ONU, l’espérance de vie sur la planète est passée de 30
à 67 ans au cours du XXe siècle; la pauvreté a plus régressé au
cours du dernier demi-siècle que dans les cinq siècles précédents.
Un oiseau de mauvais augure, Paul Ehrlich, eut son heure de gloire en
1968 en annonçant, dans un livre intitulé «The Population Bomb»,
que, vu l’augmentation prévisible de la population mondiale, la
bataille pour nourrir la Terre était perdue d’avance. La famine
allait tuer des centaines de millions d’hommes dès les années 1970.
Une vision malthusienne que les faits ont heureusement balayée. Le
combat n’est pas totalement gagné, notamment dans certaines régions
d’Afrique ravagée par les conflits. Mais les statistiques onusiennes
montrent qu’à l’échelle de la planète la situation
s’améliore. Dans les pays en voie de développement, la ration
alimentaire journalière était de 1932 calories en 1961. Elle est
passée à 2650 en 1998 et devrait dépasser 3020 calories vers 2030.
La preuve que les ressources alimentaires croissent plus vite que la
population, note Lomborg, c’est que le prix de la nourriture,
calculé par la Banque mondiale, a baissé de 90% depuis 1800. En
l’an 2000, les prix étaient plus bas qu’ils ne l’ont jamais
été.

D’autres exemples? Prenez la pollution de l’air et de l’eau, la
gestion des déchets, la préservation de la forêt tropicale et de la
biodiversité: beaucoup reste à faire, mais beaucoup a déjà été
fait. Et la situation est bien moins mauvaise qu’on ne le dit. Non,
tout ne va pas toujours plus mal. Non, la Terre ne roule pas vers
l’abîme. A bas la sinistrose ambiante, qui ne peut que pousser au
fatalisme et à la résignation !

Alors les écolos ont-ils tout faux? Faut-il brûler sa carte des Verts
et voter Lomborg? La réponse est à nuancer. Tout dépend des
chapitres de son livre. Certains, comme ceux qui traitent de la
population mondiale ou de la faim dans le monde, sont difficilement
réfutables. D’autres – état des forêts tropicales, biodiversité
– font pousser de hauts cris aux très éminents spécialistes dont
les thèses sont mises en doute. Le débat fait rage dans le
cybermonde, où les sites pro et anti-Lomborg s’étripent à grands
coups de courbes et de projections. Le chapitre le plus controversé de
«The Skeptical Environmentalist» est celui qui traite de l’avenir
du climat. Bjorn Lomborg, contrairement à d’autres, ne nie pas le
réchauffement. Ce qu’il conteste, c’est la gravité du
phénomène, et du même coup la nécessité de lutter contre. La mise
en œuvre du protocole de Kyoto, qui fixe aux nations développées des
objectifs chiffrés de réduction des émissions des gaz à effet de
serre, coûterait cher – 1000 milliards de dollars! –, nous dit
Lomborg, pour un résultat maigrichon: un gain de 0,15 °C sur la
température moyenne du globe en 2100. Pour ce prix, on pourrait
fournir de l’eau potable au monde entier et sauver des millions de
vies. Le raisonnement fait sursauter la majorité des experts, qui ne
trouvent guère sérieuses les approximations teintées de rose de ce
M. Lomborg (lire pp. 22 Ă  34)

Il n’est pourtant pas isolé, le jeune Danois, et depuis quelque
temps on ne compte plus les coups de pied donnés dans la fourmilière
verte. C’est même devenu un genre littéraire. Guy Sorman, qui
depuis toujours défend et illustre le libéralisme, a publié
récemment «le Progrès et ses ennemis» (Fayard), dans lequel lesdits
ennemis sont clairement désignés: il s’agit pêle-mêle des
«millénaristes verts», des antimondialistes et des conservateurs de
tout poil, en particulier les militants anti-OGM. A citer aussi André
Fourçans, professeur à l’Essec, dont le livre «Effet de serre, le
grand mensonge ?» (Seuil) s’adresse à «ceux qui refusent le prêt
à penser sur cette question majeure». Et encore Pierre Kohler,
journaliste scientifique, qui dénonce dans «l’Imposture verte»
(Albin Michel) une «manipulation de l’opinion à l’échelle
planétaire». Toute cette production est inégale, mais elle prouve
que le grand débat sur l’environnement ouvert il y a dix ans avec le
sommet de Rio est loin d’être clos. Qui s’en plaindra? GÉRARD
PETITJEAN
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Subject: Menaces sur la Terre : Le vrai / le faux
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