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Article #170

Re: Drogue douce Une remise en question...

#170
From: Raph
Date: Tue, 30 Jul 1996 00:00
165 lines
9679 bytes
Eric Costaz <ecostaz@babel.asi.fr> wrote (�crivait)�:

> WWW.PRO.CH <jcv@pro.ch> wrote (�crivait)�:
> 
> > Une r�action de Rapha�l qui, arguments � l'appui, veut d�montrer 
> > que les drogues douces ne sont peut-�tre pas si dangereuses que 
> > ce que l'on veut nous faire croire.
> Qu'elles ne soient pas si dangereuses en elles-m�mes, je veux bien le
> croire. Mais une de mes amies qui travaille dans le domaine de la sant�
> publique m'a fait remarquer la chose suivante : pour de noimbreux
> jeunes, l'attrait principal des drogues r�side dans le fait qu'elles
> incarnent la transgression des r�gles sociales (c'est bien connu, c'est
> meilleur quand c'est d�fendu). Alors si on l�galise le cannabis, quel
> sera le premier �chelon de la transgression dans cet ordre l� ? Les
> drogues dures assur�ment. Il n'est donc pas mauvais que le cannabis
> reste aur�ol� de son aura sulfureuse en restant ill�gal, pr�cis�ment
> parce que lui, au moins, reste relativement anodin.

Ah, voila une bonne remarque. Elle confirme l'importance de la reference
a la psychanalyse en France, comme le remarque le chercheur Tim Boekhout
van Solinge, du CEDRO (Centre for Drug Research University of
Amsterdam): 

:       � On [y] attache beaucoup de valeur (...). Meme dans le domaine
:       de la drogue, on y entend assez souvent des explications
:       psychanalytiques sur le phenomene de l'usage de drogue. L'usager
:       de drogue est considere comme quelqu'un qui a eu des problemes
:       dans sa jeunesse et espere pouvoir compenser ce manque, ou tout
:       au moins attenuer sa douleur, en prenant de la drogue.

        Environ 500 soignants et psychiatres regroupes en France dans
l'Association nationale des intervenants en toxicomanie (ANIT), instance
renommee, ont progressivement abandonne l'approche psychanalytique de la
valeur structurante de l'interdit de la drogue et de son eventuelle
transgression, car ils reconnaissent que la presence du cannabis dans la
societe francaise est suffisamment banalisee.

        Dans ans un congres organise les 27 et 28 mai 1994 a Bordeaux,
intitule "Drogues et interdits : l'esprit des lois", l'ANIT a declare a
l'occasion etre partisane de la depenalisation de l'usage de toutes les
drogues et d'une legalisation controlee du cannabis : il faut 
� dissocier le cannabis du probleme de "la drogue" � pour que le
discours preventif puisse avoir un impact. � Il y a donc lieu d'etudier
une forme de legalisation du cannabis qui limite l'interdit, comme pour
l'alcool, a la vente pour aux mineurs et permette de controler sa
commercialisation �. (cite dans Liberation, 29/5/94).

        Deplacer la frontiere entre licite et illicite, ce n'est pas
supprimer l'interdit, c'est simplement redefinir ce qu'il est possible
ou non de faire.

        Faire reference a la theorie de l'escalade drogues douces ->
dures (du cannabis a l'heroine) est ose, quand on sait que tous les
specialistes en toxicomanie reconnaissent que les heroinomanes actuels
ont tres majoritairement commence... par l'alcool. Pour couronner le
tout, meme les prohibitionnistes ont abandonne cet argument. Je ne
reviens pas ici sur la demonstration du contraire, mais je peux la
fournir a l'occasion. 

        L'exemple hollandais, d'ailleurs, fournit un contre-exemple
flagrant de cette theorie : la mise a disposition du cannabis dans les
fameux coffees-shops (depuis 76) n'a pas entraine une explosion de sa
consommation (l'accroissement du nombre de fumeurs de cannabis n'est pas
et le maintien de l'interdit sur l'heroine se traduit aujourd'hui
statistiquement aux Pays-Bas par un vieillissement de la population
heroinomane, preuve de la forte diminution du nombre de jeunes qui s'y
adonnent.

        Selon T. B. v. Solenge, � il existe encore en France une
"culture" autour de la consommation de haschich, alors qu'aux Pays-Bas,
elle est davantage banalisee et acceptee socialement de sorte que le
cannabis ne soit plus interessant et ait perdu son "pouvoir d'attraction
particulier"� (1).

        De plus, l'application incoherente de la loi condamnant l'usage
de drogues discredite la justice aux yeux des jeunes, qui constatent
d'une part la disproportion demesuree de la sanction par rapport a
l'acte, et d'autre part l'inequite de son application. 

        Et outre le fait qu' � une partie considerable des personnes
interpellees pour infraction a la legislation sur les stupefiants est
constituee de consommateurs de cannabis (...)�, � la mise en oeuvre de
la politique en matiere de drogue manque totalement de clarte dans la
pratique. Alors qu'une meme personne qui consomme du cannabis n'a rien
ou peu a redouter a un endroit, elle sera arretee pour la meme chose a
un endroit different � (1).

        Et pourtant, combien de voix s'elevent pour la revision de la
loi du 31 decembre 1970 !

:  Tant que la loi de 1970 n'aura pas change, les avancees permises par
:  la politique de reduction des risques ne modifient pas
:  fondamentalement le statut social du toxicomane dans le sens de sa
:  citoyennete. Cette citoyennete est pourtant necessaire afin que les
:  usagers de drogue retrouvent leur dignite, leur droit a l'acces aux
:  soins et tout simplement a vivre en societe (2).
 

        On considere aussi trop souvent le toxicomane, et plus
generalement l'usager de drogues, comme un individu irresponsable qui ne
connaitrait pas les risques lies a son comportement. Est-ce que
l'individu est a ce point irresponsable qu'il puisse se jeter sur un
produit dangereux sous le seul pretexte qu'il est disponible ?
Le besoin de drogue, lorsqu'il pallie un manque, ne se resoud pas par
l'interdiction de l'usage de cette drogue. Le probleme (lorsqu'il en est
un) doit etre pris globalement, dans les dimensions bio-psycho-sociales
du toxicomane (sous-ensemble des usagers de drogue).
 
        De meme, la dimension du plaisir, inherent a la consommation de
drogue, est tres souvent passee sous silence. Il est vrai que la
redemption ne vient que par la souffrance... 

        La sante publique, la transgression de l'interdit sont des
arguments regulierement avances pour justifier A POSTERIORI une
politique prohibitionniste bien prosaique : l'ambition initiale des
integristes protestants au pouvoir (aux USA) dans les premieres
decennies du XXe siecle etait de controler l'immigration mexicaine, tout
comme la prohibition de l'alcool etait precedemment issue de la peur des
nouveaux immigrants d'Europe.

:  There are 100,000 total marijuana smokers in the US, and most are
:  Negroes, Hispanics, Filipinos and entertainers.  Their Satanic music,
:  jazz and swing, result from marijuana usage. This marijuana causes
:  white women to seek sexual relations with Negroes, entertainers and
:  any others.

-Harry Anslinger, testifying to Congress, 1937

        La prohibition, aujourd'hui, presente toujours l'avantage
indeniable de pouvoir controler de la population.  

        D'ou le paradoxe actuel : essentiellement par ignorance, mais
parfois aussi par cynisme, on tente de justifier la prohibition en toute
bonne foi, par des references a la sante publique, a la psychologie,
etc, ce qui permet de s'affranchir d'une reflexion sur les vrais
problemes, alors que c'est ce meme discours moralisateur qui forge
depuis des decennies la puissance d'ennemis reels (drogue : 2e marche
mondial derriere les armes, 500 milliards de dollars).

        C'est pourquoi, apres avoir compare les consequences du strict
usage de la drogue sur l'individu a celles liees a la prohibition, on
proposera tout d'abord la depenalisation de l'usage de toute drogue
(i.e. on ne condamnera plus quelqu'un qui ne fait de "tort" qu'a
lui-meme), puis on s'interrogera sur la meilleure maniere de limiter les
torts pouvant eventuellement causes a autrui et a la societe, en
envisageant une forme de legalisation controlee, seule reponse coherente
et respectueuse des libertes individuelles.



"Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse pour
telle".
"Je reputais presque comme faux tout ce qui n'est que vraisemblable"
(Descartes, Discours de la Methode).

(1) : Tim Boekhout van Solinge, du CEDRO (Centre for Drug Research
University of Amsterdam), "le cannabis en France", disponible a
<http://www.frw.uva.nl/acd/isg/drugs/>.

(2) : """Toxicomanie, droit et citoyennete" par les Drs B. Lebeau, J.P.
Lhomme, A. Morel, Christian Sueur et Marc Valleur, medecins et
psychiatres specialistes en toxicomanie, Liberation du 8/07/95.
--
Raph
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