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2 total messages Started by erictoulouse Tue, 27 Feb 2007 11:42
De la théorie à l'aventurisme...
#151
Author: erictoulouse
Date: Tue, 27 Feb 2007 11:42
240 lines
11643 bytes
De la théorie à l'aventurisme...

Le 27 février 2007

Objet :

« De la théorie à l’aventurisme, ou l’art de faire du neuf avec du
vieux »

Monsieur François Bayrou
U.D.F
133 bis, rue de l’Université
75007 PARIS
Fax : 01 53 59 20 59

[A l’attention du Bureau directeur et des élus UDF]

Monsieur,

L’évolution de votre cote de popularité dans les sondages d‘opinion et
votre prestation télévisée du 26 courant me donnent, non seulement
l’occasion de me rappeler à votre bon souvenir, mais surtout de vous
faire remarquer que ma lettre du 17 novembre dernier reste toujours
sans réponse à ce jour.

Dans celle-ci, dont l’objet s’intitulait sans ambiguïté « Flagrant
délit de mensonge », j’écrivais notamment :

« Dans la foulée de la diffusion de « Complément d’enquête » du 13
courant, France 2 a jugé bon de retransmettre l’émission « Expression
directe » consacrée à l’UDF, et notamment un court extrait de son
université d’été des 20 et 21 septembre 2006.

Ceci me donne l’occasion de vous rappeler mon courrier antérieur, et
spécialement ma lettre du 7 décembre 2004, avec copie du courriel
adressé à Francis Vercamer, dans laquelle je vous mettais en garde
contre les mensonges et les « croyances au miracle » de la
superstition idéologique et moraliste, qui trompe l’opinion.

Au cours de la session estivale 2006, vous avez, en effet, déclaré,
devant des militants hypnotisés par votre promesse miraculeuse :

« Je veux une société où ce ne soit pas un vain mot de penser que
"égalité, ça existe", que "fraternité, ça existe", et que "liberté, ça
a tout son poids aussi" ». [SIC !]

Ceci, au milieu de slogans éculés, écrits, parmi lesquels « Retrouvons
l’espoir » et « Parler vrai » ne sont pas les moindres, mais dont les
traces se perdent dans la nuit des temps, ne serait-ce qu‘en matière
de superstition religieuse avec sa « croyance au paradis ».

Non, Monsieur, liberté, égalité, fraternité, « ça » n’existe pas dans
notre monde humain, comme chacun peut le constater, de Robert Redeker
- en passant par Salman Rushdie, Taslima Nasreen et Ayaan Hirsi Ali -,
jusqu’au dernier des deux milliards de miséreux dans le monde.

Sans entrer ici dans un développement inutile aussi longtemps que vous
refuserez tout simplement de débattre, et au mieux de démontrer la
fausseté de mes affirmations, je me borne à vous rappeler ce bref
extrait de ma lettre du 16 octobre dernier :

« Nous reparlerons notamment d’égalité et de fraternité, lorsque les
riches auront partagé leurs richesses avec les pauvres ». Quant à la
liberté, il suffit pour en juger d’examiner concrètement ce qu’il en
est en matière de liberté d’opinion et d’expression, ici et
maintenant, où l’on intente des procès pour critique de la religion,
et autres propos « mal-pensants ».

Ceci ne vous empêche pourtant pas, ainsi que les responsables
politiques de tous bords, de continuer jusqu’ici à déverser de
fallacieuses promesses qui se résument toutes à vous prétendre
capables, les uns et les autres, de « transposer l’Idéal dans le
quotidien » - de surcroît, avec des solutions parfois diamétralement
opposées : vous avez dit « mensonge »..? ! » [Fin de citation]

Depuis lors, votre candidature à la fonction présidentielle a montré
votre habileté à ne pas faire de promesses, tout en en faisant – sauf
à distinguer artificiellement promesse, projet et engagement,
contrairement au premier dictionnaire de synonymes venu ! Vous prenez
grand soin, assurément, de ne pas entrer dans les promesses
démagogiques catégorielles, chiffrées de surcroît, dont votre
expérience vous a montré qu’elles sont loin d’être toujours tenues,
mais que vos concurrents continuent néanmoins à faire.

Vous avez surtout fait vôtre la devise « Le diable se niche dans les
détails » ; une formule, qui témoigne de ce qui sépare la théorie, les
promesses, de la pratique, la réalité quotidienne. Ceci ne vous
empêche pas néanmoins de faire des « propositions » précises, en
matière d’emploi par exemple, dont vous n’avez pourtant pas encore
débattu jusqu’ici avec vos alliés potentiels de demain – sauf à vous
d’établir le contraire !

Votre engagement solennel, martelé devant les Français, de gouverner
dans l’union d’idées de gauche et de droite ressemble pour l’essentiel
à la promesse d’instaurer un « ordre juste », de l’une, et l’assurance
que « tout devient possible », de l’autre ; un point, que vous avez
d’ailleurs fort légitimement dénoncé. Pourtant, ces trois engagements
ou promesses relèvent de la même « méthode Coué », fondée sur
l’illusion que « vouloir, c’est pouvoir » ! Mais nous reparlerons du
prétendu « libre arbitre », quand vous le voudrez bien…

Je concède néanmoins sans réserve que votre engagement solennel se
distingue de ceux de vos principaux concurrents dans la mesure où il
n’est pas frappé d’ « impossibilité absolue », ainsi qu’il en va par
avance des leurs, comme je l’ai déjà démontré à Ségolène Royal et à
Nicolas Sarkozy.

Cette réserve fondamentale n’exclut pas pour autant de poser les
questions du devenir pratique de votre engagement au vu des
expériences du passé. Celles-ci ont, en effet, confirmé qu’il y avait
toujours bien loin de la théorie à la pratique, et c’est pourquoi je
parle d’aventurisme en souvenir de la IVe République. Il est déjà
difficile de gouverner entre membres d’un même bord, comme vient de le
montrer le gouvernement actuel, et vous promettez de parvenir
sereinement, en toutes circonstances, à la « majorité d’idées » chère
à Edgar Faure, mais qui ne dure, hélas, que ce que durent les roses !

Vous n’avez donc rien inventé, mais vous réinventez le passé, et c’est
pourquoi je mentionne l’art de « faire du neuf avec du vieux », dans
l’objet de ce courrier. Pour me convaincre, et par la même occasion
l’ensemble des Français, vous ne pouvez pas vous permettre d’en rester
au stade du « flou artistique ». C’est pourquoi votre position, plus
que celle de tout autre candidat, devrait impliquer de jouer cartes
sur table avec les citoyens : l'élection présidentielle ne se joue pas
à la « roulette russe » !

Ainsi, la moindre des choses serait-elle de faire connaître à
l’ensemble des Français le nom du Premier ministre, que vous serez
éventuellement tenu de nommer dans 70 jours environ, afin qu’ils se
déterminent en toute connaissance de cause, c’est-à-dire sans les
maintenir dans le suspense jusque là ! Certes, l’expérience de Gaston
Deferre, en son temps, semble vous dissuader de faire comme lui, mais
il s’agit donc d’une manœuvre déloyale à l’égard des Français, privés
ainsi de la possibilité de juger sur pièce de la crédibilité de votre
engagement.

A la limite, mais je ne vous en demande pas tant, il serait même
indispensable de faire connaître les noms des futurs ministres de
votre premier gouvernement, sans pour autant préciser leurs postes
respectifs, mais ainsi les Français ne seraient-ils pas pris en
traître ! A contrario, ils savent déjà par avance de qui seront
constitués les futurs gouvernements de Nicolas Sarkozy et de Ségolène
Royal, sauf de très rares personnalités hors-milieu.

Du fait de ce suspense entretenu, vous réservez la surprise aux
Français, mais il n’est pas impossible que le « tout nouveau, tout
beau » fonctionne durant un temps, malgré les difficultés rencontrées
aujourd’hui par les coalitions allemande et italienne. Oui, mais
pendant combien de temps, et qu’apporterait de plus la stabilité
présidentielle actuelle, en dépit de vos dires ? Comment pouvez-vous
par ailleurs préjuger des résultats du scrutin législatif à venir,
hormis vos projections optimistes d’hier soir, qui verraient des
candidats « pro Bayrou » constituer la nouvelle majorité censée
conforter votre projet ?

Autant de questions en suspens, que vos concitoyens peuvent
légitimement se poser, et auxquelles il serait intellectuellement
honnête de fournir une réponse, en levant un coin du voile durant la
campagne officielle.

Dans cette éventualité, j’aurais au moins pris date, et en vous
remerciant de votre attention, je vous prie d’agréer, Monsieur, mes
salutations distinguées.
Re: De la théorie à l'aventurisme...
#152
Author: François Bayrou
Date: Tue, 27 Feb 2007 14:30
244 lines
12570 bytes
> Monsieur,
>
> L’évolution de votre cote de popularité dans les sondages d‘opinion et
> votre prestation télévisée du 26 courant me donnent, non seulement
> l’occasion de me rappeler à votre bon souvenir, mais surtout de vous
> faire remarquer que ma lettre du 17 novembre dernier reste toujours
> sans réponse à ce jour.

Cher Monsieur, j'ai bien reçu votre missive du 17 novembre. Celle-ci,
comme vous pouvez l'imaginer, m'a profondément bouleversé. Elle
remettait en question, avec une clarté implacable (non dénuée
d'élégance), la plupart des dogmes que je tenais jusque là pour vérité
d'Evangile. Aucune des certitudes que j'entretenais ne résistait aux
assauts furieux de votre plume ! En proie au doute, songeant même à me
retirer de la vie politique et à trouver le repos dans quelque ferme
du Béarn, j'ai fini par prendre la décision qui s'imposait en entamant
la lecture des oeuvres compètes de Spinoza. Absorbé dans cette étude
exigeante, à laquelle ni mes études ni mon expérience d'homme
politique ne m'ont préparé, j'en ai oublié de vous répondre. Je vous
prie de pardonner ce regrettable oubli.

> Dans celle-ci, dont l’objet s’intitulait sans ambiguïté « Flagrant
> délit de mensonge », j’écrivais notamment :
>
> « Dans la foulée de la diffusion de « Complément d’enquête » du 13
> courant, France 2 a jugé bon de retransmettre l’émission « Expression
> directe » consacrée à l’UDF, et notamment un court extrait de son
> université d’été des 20 et 21 septembre 2006.
>
> Ceci me donne l’occasion de vous rappeler mon courrier antérieur, et
> spécialement ma lettre du 7 décembre 2004, avec copie du courriel
> adressé à Francis Vercamer, dans laquelle je vous mettais en garde
> contre les mensonges et les « croyances au miracle » de la
> superstition idéologique et moraliste, qui trompe l’opinion.

Cette mise en garde, croyez bien que j'en sens à présent toute la
pertinence. Trop longtemps, en effet, le politique s'est complu à
réciter des catéchismes, à invoquer, sous couvert de "volontarisme",
l'efficace de puissances surnaturelles qui mettraient l'homme au-
dessus de la Nature. Erreurs, erreurs ! Débarassé de ces illusions
grâce à votre intervention amicale et sévère, je vois nettement
combien je m'étais écarté du droit chemin.

> Au cours de la session estivale 2006, vous avez, en effet, déclaré,
> devant des militants hypnotisés par votre promesse miraculeuse :
>
> « Je veux une société où ce ne soit pas un vain mot de penser que
> "égalité, ça existe", que "fraternité, ça existe", et que "liberté, ça
> a tout son poids aussi" ». [SIC !]

Ces propos me consternent. J'ai le rouge au front.

> Ceci, au milieu de slogans éculés, écrits, parmi lesquels « Retrouvons
> l’espoir » et « Parler vrai » ne sont pas les moindres, mais dont les
> traces se perdent dans la nuit des temps, ne serait-ce qu‘en matière
> de superstition religieuse avec sa « croyance au paradis ».

Bien dit, mon cher ! une fois de plus, vous visez juste. Comment ne
pas voir le lien profond qui unit ces slogans recuits et le mythe du
jardin d'Eden ? Le Dieu de la Genèse n'est-il pas au fond le premier
démagogue, sa propagande consistant à faire croire qu'Adam a le choix
d'accepter ou de refuser le fruit défendu ? Tout ceci, grâce à vous,
m'apparaît désormais d'une grande limpidité !

> (...)
(Permettez-moi de sauter ici quelques paragraphes. Leur hauteur de ton
et leur densité conceptuelle les place à mes yeux au-delà de toute
répliquer et il me faudra méditer longtemps pour leur apporter la
réponse qu'ils méritent.)

> Votre engagement solennel, martelé devant les Français, de gouverner
> dans l’union d’idées de gauche et de droite ressemble pour l’essentiel
> à la promesse d’instaurer un « ordre juste », de l’une, et l’assurance
> que « tout devient possible », de l’autre ; un point, que vous avez
> d’ailleurs fort légitimement dénoncé. Pourtant, ces trois engagements
> ou promesses relèvent de la même « méthode Coué », fondée sur
> l’illusion que « vouloir, c’est pouvoir » ! Mais nous reparlerons du
> prétendu « libre arbitre », quand vous le voudrez bien…

Mais parlons-en, mon cher, parlons-en ! Je suis plus que jamais
convaincu de l'utilité profonde des questions métaphysiques, notamment
lorsqu'il s'agit de définir la ligne générale d'un programme en vue
d'une élection nationale. Ah, ils me font bien sourire maintenant, ces
amateurs qui se présentent devant les Français sans s'être au
préalable reportés aux derniers paragraphes de la première partie de
l'Ethique !

> Je concède néanmoins sans réserve que votre engagement solennel se
> distingue de ceux de vos principaux concurrents dans la mesure où il
> n’est pas frappé d’ « impossibilité absolue », ainsi qu’il en va par
> avance des leurs, comme je l’ai déjà démontré à Ségolène Royal et à
> Nicolas Sarkozy.

Cette marque de confiance, malgré toutes les réserves (combien
justifiées !) qui l'entourent, me va droit au coeur.

> Cette réserve fondamentale n’exclut pas pour autant de poser les
> questions du devenir pratique de votre engagement au vu des
> expériences du passé. Celles-ci ont, en effet, confirmé qu’il y avait
> toujours bien loin de la théorie à la pratique, et c’est pourquoi je
> parle d’aventurisme en souvenir de la IVe République. Il est déjà
> difficile de gouverner entre membres d’un même bord, comme vient de le
> montrer le gouvernement actuel, et vous promettez de parvenir
> sereinement, en toutes circonstances, à la « majorité d’idées » chère
> à Edgar Faure, mais qui ne dure, hélas, que ce que durent les roses !

J'avoue que sur ce point il me serait difficile de changer de
stratégie à moins de deux mois du suffrage. Mais rassurez-vous, vos
bons conseils ne sont pas perdus et je m'efforcerai de les suivre lors
des prochains rendez-vous électoraux.

> Vous n’avez donc rien inventé, mais vous réinventez le passé, et c’est
> pourquoi je mentionne l’art de « faire du neuf avec du vieux », dans
> l’objet de ce courrier. Pour me convaincre, et par la même occasion
> l’ensemble des Français, vous ne pouvez pas vous permettre d’en rester
> au stade du « flou artistique ». C’est pourquoi votre position, plus
> que celle de tout autre candidat, devrait impliquer de jouer cartes
> sur table avec les citoyens : l'élection présidentielle ne se joue pas
> à la « roulette russe » !

Bien vu !

> Ainsi, la moindre des choses serait-elle de faire connaître à
> l’ensemble des Français le nom du Premier ministre, que vous serez
> éventuellement tenu de nommer dans 70 jours environ, afin qu’ils se
> déterminent en toute connaissance de cause, c’est-à-dire sans les
> maintenir dans le suspense jusque là ! Certes, l’expérience de Gaston
> Deferre, en son temps, semble vous dissuader de faire comme lui, mais
> il s’agit donc d’une manœuvre déloyale à l’égard des Français, privés
> ainsi de la possibilité de juger sur pièce de la crédibilité de votre
> engagement.

Je peux désormais vous confirmer qu'en cas de victoire je confierai
les fonctions de Premier Ministre à Valérie Giscard-d'Estaing.

> A la limite, mais je ne vous en demande pas tant, il serait même
> indispensable de faire connaître les noms des futurs ministres de
> votre premier gouvernement, sans pour autant préciser leurs postes
> respectifs, mais ainsi les Français ne seraient-ils pas pris en
> traître ! A contrario, ils savent déjà par avance de qui seront
> constitués les futurs gouvernements de Nicolas Sarkozy et de Ségolène
> Royal, sauf de très rares personnalités hors-milieu.

Patience, ça viendra. Et il y aura des surprises, croyez-moi !

> Du fait de ce suspense entretenu, vous réservez la surprise aux
> Français, mais il n’est pas impossible que le « tout nouveau, tout
> beau » fonctionne durant un temps, malgré les difficultés rencontrées
> aujourd’hui par les coalitions allemande et italienne. Oui, mais
> pendant combien de temps, et qu’apporterait de plus la stabilité
> présidentielle actuelle, en dépit de vos dires ? Comment pouvez-vous
> par ailleurs préjuger des résultats du scrutin législatif à venir,
> hormis vos projections optimistes d’hier soir, qui verraient des
> candidats « pro Bayrou » constituer la nouvelle majorité censée
> conforter votre projet ?

La politique est aussi affaire de risque, vous le savez sans doute. Eh
bien je fais le pari que les français sauront faire la différence
entre un député UMP et un député UDF.

> Autant de questions en suspens, que vos concitoyens peuvent
> légitimement se poser, et auxquelles il serait intellectuellement
> honnête de fournir une réponse, en levant un coin du voile durant la
> campagne officielle.
>
> Dans cette éventualité, j’aurais au moins pris date, et en vous
> remerciant de votre attention, je vous prie d’agréer, Monsieur, mes
> salutations distinguées.

C'est à moi de vous remercier pour votre contribution. Vous venez de
m'administrer, Monsieur, une véritable leçon de courage intellectuel.
Autant qu'il est possible, je m'efforcerai de m'en montrer digne.
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